De la Belgique postcoloniale

La relecture du « fait colonial » au sens large a-t-elle été engagée en Belgique? Sait-on interrogé non seulement sur ce qu’a été le colonialisme à proprement parler mais aussi sur l’empreinte qu’il a laissé sur les rapports sociaux actuels, quelques décennies après la fin de la colonisation belge ? Nous ne le croyons pas. Le « moment postcolonial »(1) a été longtemps retardé. Circulez, il n’y a rien à voir ! - voila la maxime qui tient lieu de vade mecum à la gestion belge des pages peu glorieuses de son histoire coloniale. Auquel s’ajoute l’occultation des rémanences et des échos assourdis laissés par la colonisation dans les structures sociales et politiques d’aujourd’hui. Le caractère inachevé de la décolonisation est encore à inventorier.

Des phénomènes convergents attestent toutefois d’une progressive transformation du regard que la société belge porte sur l’héritage du passé colonial et de la prise en compte du poids de ce passé. Si ce moment postcolonial correspond au tout début d’une reconnaissance par la société belge de la diversité qui la constitue, principe de réalité oblige, les voies de cette prise de conscience prennent parfois des formes paradoxales, dont le racisme, la discrimination et la relégation sociale sont l'incarnation la plus pathologique. Mais également des formes perverses, par exemple un processus d'altérisation (l' « Otherness » de Gayatri Spivak), c'est à dire la production d'un Autre, à l'encontre d'une population pourtant belge et née en Belgique. Enfin, ce « moment postcolonial »  donne lieu à ce qu'on appelle des politiques de l'identité, visant à retrouver l'estime de soi et aspirant à des formes de « reconnaissance » (Axel Honneth). Le couvercle saute et le refoulé remonte en gros bouillonnements.

Jusqu’ici, en Belgique, le discours dominant a tenté de « normaliser » le processus d’ouverture et de brassage culturel consécutif à l’installation en Belgique de populations immigrées, notamment de ce que Appadurai a appelé la « globalisation vernaculaire », qu’elles proviennent de son ex-colonie (le Congo), d’ex-colonies françaises du Maghreb ou de Turquie. La crise du « modèle belge d’intégration » (mais a-t-il jamais existé ?) et l’affirmation croissante des « minorités visibles » dans l’espace public créent une situation nouvelle, obligeant médias et décideurs à prendre en compte la dimension complexe de la société belge, et le moins que l'on puisse dire est que leurs initiatives ne sont pas toujours heureuses. 

Ce changement de regard sur le statut de l’altérité interagit avec les transformations (lentes il est vrai) des relations que la Belgique entretient avec le Congo en particulier et avec les pays du sud en général, dont les sociétés manifestent de plus en plus ouvertement le rejet de la posture néocoloniale affectée par les anciennes métropoles.

Aussi une lecture postcoloniale est bel et bien pertinente pour rendre compte de la situation des immigrés et de leurs descendants (ces « enfants illégitimes ») en Belgique, ces presque Belges mais pas tout à fait pour paraphraser Homi Bhabha. Les trois principales communautés immigrées (Marocains, Turcs et Congolais) et de leurs descendants, en Belgique, relèvent bien de la problématique postcoloniale. 

Ces trois communautés comportent un des trois marqueurs d’altérité (radicale) dans un contexte européen (la situation postcoloniale dépassant le cadre national), à savoir être (ou être perçu comme tel) «Arabe», « Noir » ou « Musulman »… 

Le précurseur du paradigme postcolonial, Edward Said, dans son « Orientalisme », a parfaitement décrit l’usage d’une entité fictive, dont les trois marqueurs de l’altérité font partie, c'est ce qui « a permis de définir l’Occident par contraste. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant de celle-ci qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée...»

Cette dynamique a abouti à un partage du monde binaire, à une immense entreprise de naturalisation des différences culturelles et raciales entre « nous et les autres ». « Nous », les citoyens reconnus assimilés à une généalogie blanche (gréco-latine, judéo-chrétienne), contre « les autres », les indigènes, les colonisés, les sous-développés, les étrangers (perpétuels) à l'humanité déficiente... (2)

Bref, en Belgique, la question des continuités des schèmes et des dispositifs issus du « moment colonial » est fondamentale, politiquement et scientifiquement, et l'on ne se tira pas d'affaire sans l’affronter une fois pour toute, il faut que cela se sache.

(1) On pourrait croire que « postcolonial », au sens littéral, signifie ce qui vient « après le colonialisme ». Eh bien, il n’en est rien. La première vertu de ce mot est d’exprimer un paradoxe : « après le colonialisme », au moment des migrations qui marquent « l’explosion du monde impérial hors de ses frontières », on a pu constater un phénomène de rémanence et de persistance tant dans les pays ex-colonisés que dans les ex-métropoles. Une « postcolonie » a survécu au colonialisme et le perpétue suivant des formes nouvelles. Ce prolongement entre le colonialisme et le postcolonialisme, où le rapport des deux entités relèvent d’un lien d’analogie, porte tant sur les institutions, les pratiques, les rapports sociaux, que sur les structures mentales, les formes culturelles et les imaginaires...

(2) « L’idée fondamentale des études postcoloniales est à mes yeux la suivante. Au cours de XVIIIème et XIXème siècles, alors qu’une partie du monde créait des nations, des citoyens, des Droits de l’Homme, alors que l’Europe produisait ces idées extrêmement importantes et radicales, elle produisait simultanément des savoirs orientalistes, des stéréotypes, des “indigènes”, des individus qui se voyaient refuser la citoyenneté. En même temps qu’elle produisait de la civilité, elle produisait de la “colonialité”. Cette contradiction profonde est celle de la modernité elle-même. Et elle demeure manifeste aujourd’hui, dans les contradictions du processus de mondialisation » (Homi K. Bhabha , Sciences Humaines, n°183, juin 2007).

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