« Eurabia », mon amour !


En 2005 un nouveau genre littéraire est né. Dont finalement l’on se serait bien passé. Une variation besogneuse se fondant sur les récits dystopiques, cette contre-utopie cauchemardesque à la manière du 1984 de George Orwell, du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou du Maître du Haut Château de Philip K. Dick… Il a pour nom « Eurabia ».

L’initiatrice de ce genre nouveau, qui s'inscit dans le mythe de l'islamisation, au répertoire thématique aussi orienté que limité, est une journaliste britannique d'origine juive égyptienne, Giselle Littman, dont le nom de plume est Bat Ye'or (qui signifie « fille du Nil » en Hébreux). L'ouvrage paradigmatique de cette si belle découverte fut Eurabia : l'Axe euro-arabe.

La thèse de ce genre littéraire (douteux) qu'est « Eurabia », très apprécié par les néo-conservateurs, est la suivante : l'Europe, à courte échéance, sera phagocytée par le monde arabo-musulman, à cause, d’une part, de la trahison des élites européennes, et, d’autre part, du fait de l 'immigration galopante et du taux de fécondité des immigrés arabo-musulmans. Ainsi, à terme, les populations musulmanes seront majoritaires et dominantes en Europe. Rien moins que ça !

C'est armé d’un concept, un bien grand mot, emprunté à Bachir Gemayel, que Giselle Littman-Bat Ye'or, veut nous persuader de cela, il s’agit de la « dhimmitude », à savoir une attitude de faiblesse, de concession et d’apaisement stérile envers l’islam. Soit tout un imaginaire de lâcheté où Neville Chamberlain couplé à l'Allemagne nazie sont invités bien évidemment...

On pourrait se demander : qui peut prendre au sérieux une théorie aussi farfelue, par ailleurs déconstruite de nombreuse fois (*)? C’est oublier un précédent célèbre qui montre l’efficace d’une fiction quand elle apparaît dans un contexte donné, un certain « horizon d’attente ». Ainsi, il arrive qu'une Fiction littéraire, adoptée par le champ politique, n'ait plus besoin d’être régie ni par la rationalité ni de dépendre du « principe de réalité ». Ce qui n'a rien de rassurant. Je veux parler bien sûr du « Protocole des Sages de Sion » avec lequel le genre « Eurabia » a bien des points communs : théorie du complot, alarmisme, schématisme essentialiste, sans parler de la cible qui est, elle aussi, sémite symboliquement… C'est là toute l'ironie et la perversité de la chose, puisque s'il faut en croire la doxa médiatique, le monde arabo-musulman est le vecteur par excellence de l'antisémitisme nouveau !

Tandis que, depuis le 11 septembre 2001, ceux qui veulent croire à de telles théories se font de plus en plus nombreux. Il y a ceux qui se nourrissent (dans tous les sens du terme) de cette théorie de manière explicite : Bat Ye'or, Oriana Fallaci, Robert Spencer, Daniel Pipes, Ayaan Hirsi Ali, Melanie Phillips, Mark Steyn, Bernard Lewis, Bruce Bawer... Et puis il y a les seconds couteaux qui y recourent sans l’avouer, de manière plus honteuse, plus cryptique : Philippe Val, Caroline Fourest, Yvan Rioufol, Eric Zemmour etc.

On pourrait croire que tout cela est daté, quaujourd’hui on est passé à autres choses. Eh bien rien n’est moins sûr, on constate même tout le contraire, le climat n’a jamais été aussi islamophobe qu’il ne l’est aujourd’hui en Europe, voyez-vous même :

« L’Europe est-elle sur le point d’être submergée par les musulmans ? C’est ce que semble penser un certain nombre d’éminents politiques et journalistes européens et américains. "Une société musulmane jeune à l’est et au sud de la Méditerranée est en passe de coloniser – le terme n’est pas trop fort- une Europe sénescente", prédit ainsi l’historien britannique Niall Ferguson. Et, à en croire, le journaliste américain Christopher Caldwell – que The Observer qualifiait récemment "d’observateur lucide et vivifiant de l’angélisme européen"-, les musulmans sont en train de conquérir "les villes européennes, rue après rue". Dans son livre « Réflexions sur la Révolution en Europe : immigration, islam et Occident », Caldwell écrit : "Les minorités peuvent imprimer leur marques sur les pays. Elles peuvent les conquérir . Il y avait sans doute moins de Bolcheviks dans la Russie de 1917 qu’il n’y a d’ islamistes en Europe aujourd’hui." Visiblement, à l’en croire, ce n’est pas seulement l’islamisme, mais aussi la forte croissance démographique des musulmans, qui transforme l’Europe en « Eurabia ». Les cultures « avancées », affirma Caldwell dans son livre, ont maintes fois par le passé sous-estimé leur vulnérabilité face aux cultures « primitives » ». Comme le disait récemment le Daily telegraph, citant Caldwell, la Grande Bretagne et l’union européenne n’ont pas fait cas de " la bombe démographique à retardement " qui se cache en leur sein. Le journaliste canadien Mark Steyn, salué par le romancier Marin Amis comme un " grand diseur de l’indicible ", n’hésite pas, lui, à proposer des solutions dans son best seller de 2006 « L’Amérique seule : la fin d’une époque » : "A l’ère de la démocratie, il n’y a qu’une seule façon de lutter contre la démographie – la guerre civile. Les Serbes l’ont compris, comme le comprendrons d’autre pays d’ Europe continentale dans les années à venir : si vous ne pouvez pas faire plus d’enfants que l’ennemi, éliminez-le" » (Pankaj Mishra, Guardian)

Cela donne froid dans le dos, n'est-ce pas ? C'est en tout cas une superbe illustration de ce qu'Appadurai appelait la peur des petits nombres.Et  bien maintenant que vous voilà au fait, lorsqu’il vous parviendra, peu importe la manière, un compte rendu démographique (chiffré) des musulmans d' Europe, vous pourrez enfin savourer toute la dimension littéraire de la chose…

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